Tenir le cap quand les repères sautent

Pourquoi l'ancrage intérieur ne suffit plus aux dirigeants et ce qui le remplace.
Par
François Joseph Viallon

Il y a six mois, un dirigeant que j'accompagne me dit : "Je ne me trompe plus de stratégie. Je me trompe de monde."

La phrase m'a marqué. Elle résume ce que je vois dans presque tous mes rendez-vous. Ce n'est plus l'incertitude qui fatigue les dirigeants. C'est la sensation que les repères eux-mêmes ont bougé.

On parle beaucoup de VUCA, de résilience, de pleine conscience. On demande aux dirigeants de "travailler sur eux", de trouver leur "paix intérieure". C'est utile. Mais insuffisant. Parce qu'un capitaine serein sur un bateau sans carte, ça reste un capitaine qui ne sait pas où il va.

Voici ce que j'observe et ce que je crois qu'il faut reconstruire.

Cinq lignes de faille, pas cinq tendances

L'économie de chocs a remplacé l'économie de cycles. Les plans à cinq ans ne sont pas morts parce qu'on les ferait mal. Ils sont morts parce que le référentiel temporel lui-même s'est effondré. Piloter aujourd'hui, c'est accepter que la visibilité à 18 mois soit un luxe.

Le socle de croyances partagées se fragmente. Ce qui faisait "société" : une définition commune de la réussite, du travail, de l'autorité ... n'existe plus. Dans une même entreprise, trois personnes autour d'une table peuvent ne plus partager la même définition du mot "engagement".

Le gap générationnel n'est pas un conflit, c'est une rupture de dictionnaire. Les mots "carrière", "loyauté", "performance" n'ont plus le même sens selon qui les prononce. Le dirigeant n'est plus un chef : il est traducteur.

La culture d'entreprise ne fait plus ciment. On travaille avec Bangalore, Lisbonne et Casablanca, mais on ne comprend plus son voisin de bureau. L'hyper-connexion a produit une mondialisation de la solitude.

Et surtout : le gap cognitif. Celui-ci est sous-estimé. Nos cerveaux sont câblés pour une évolution linéaire. L'IA, la data, l'automatisation avancent de façon exponentielle. Résultat : nous essayons de traiter des problèmes de 2026 avec un système d'exploitation mental calibré pour 2005. Cette fatigue-là, personne n'en parle. Elle est pourtant la plus épuisante.

Le piège de l'ancrage intérieur

Face à ça, le discours dominant est le même depuis dix ans : méditez, respirez, recentrez-vous.

Je ne suis pas contre. Je suis contre l'idée que ça suffit.

L'ancrage intérieur empêche de couler. Il ne donne pas de direction. Un dirigeant qui médite tous les matins mais qui ne voit plus ses clients, qui ne parle plus à ses équipes terrain, qui fuit ses pairs parce qu'il "doit tenir", ce dirigeant va très bien jusqu'au jour où il ne va plus du tout.

La vérité que personne ne veut dire : le dirigeant qui s'isole pour "rester aligné" prépare son propre naufrage.

Il faut autre chose. Des ancrages qui ne sont plus en soi, mais entre soi et le réel. Des points de contact.

Trois ancrages de liaison

1. Des pairs qui voient ce que vous ne voyez plus

Je ne parle pas de réseau. Je parle de trois ou quatre personnes à qui vous pouvez dire "je ne sais plus" sans que ça change leur regard sur vous.

Le mythe du dirigeant providentiel a fait des dégâts. Il produit des gens qui simulent la clarté en réunion et s'effondrent le dimanche soir. Les pairs ne servent pas à valider vos décisions, ils servent à vous montrer vos angles morts.

Concrètement : un cercle de 4 à 6 dirigeants de taille comparable, qui ne se connaissent pas professionnellement, qui se voient 3 heures tous les deux mois. Pas de présentation, pas de PowerPoint. Une question par personne : "Qu'est-ce qui te tient éveillé en ce moment ?" Le reste vient tout seul.

2. Des micro-victoires contre le vertige

Puisque l'horizon à cinq ans est illisible, il faut redescendre l'échelle. Pas pour renoncer à la stratégie, pour retrouver de la prise.

Les marins appellent ça "faire le point". Pas prévoir l'arrivée, juste savoir où on est, maintenant.

En pratique, ça veut dire : des projets courts, finis, mesurables. Un produit livré en 6 semaines plutôt qu'une refonte stratégique sur 18 mois. Un entretien client par semaine dont vous ramenez une phrase exacte. Une décision prise le vendredi plutôt que reportée au lundi.

Le sentiment d'impuissance ne se combat pas par la vision. Il se combat par la preuve répétée que vous êtes encore capable de faire bouger quelque chose.

3. Le réel, sans intermédiaire

C'est l'ancrage le plus rare, parce que c'est le plus inconfortable.

Sortir des tableaux de bord. Aller voir un client, un atelier, une caisse, une ligne de production. Pas pour "prendre la température" mais pour être touché par quelque chose que Power BI ne vous dira jamais.

Un dirigeant d'ETI industrielle que je connais a instauré une règle : un jour par mois, pas de réunion, pas d'ordinateur, il va sur un site opérationnel. Il en revient à chaque fois avec une décision qu'il n'aurait pas prise depuis son bureau. Parfois petite. Parfois majeure.

Le numérique produit une couche de représentation entre le dirigeant et son entreprise. Cette couche est utile. Elle devient dangereuse quand elle remplace le contact.

Ce que ça change

Les trois ancrages ont un point commun : ils sortent le dirigeant de lui-même.

C'est l'inverse du discours dominant. On ne tient pas le cap en s'enfermant dans sa tête. On le tient en multipliant les points de contact avec ce qui résiste, ce qui surprend, ce qui contredit.

La solitude du dirigeant n'est pas une fatalité du poste. C'est souvent une construction, une manière de se protéger qui finit par couper des informations vitales.

Si je devais résumer : le leadership en 2026 n'est plus une question de vision. C'est une question de connexion. Connexion à ses pairs, au réel, au concret. Le reste : la stratégie, la décision, la trajectoire, découle de là.

La vraie question n'est pas "comment rester serein dans la tempête ?". C'est : "à quoi suis-je encore amarré ?"

Si la réponse vous prend plus de dix secondes, vous avez votre chantier.

On en parle
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Un échange pour comprendre où en est votre entreprise. Sans engagement, sans baratin.