L’entrepreneur, l’Homme et la patience

Par
François Joseph Viallon

Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la figure de l’entrepreneur moderne.

On lui demande d’être rapide, agile, réactif, visionnaire, opportuniste, résilient, combatif.
On lui demande de décider vite, d’exécuter vite, d’embaucher vite, de pivoter vite, de croître vite.
On lui demande de faire en quelques années ce que d’autres bâtissaient autrefois sur une génération.

Et pourtant, ce qui fait la profondeur d’un entrepreneur ne se mesure presque jamais à sa vitesse.

Elle se mesure à sa capacité à durer.

Non pas durer au sens de survivre.
Durer au sens de tenir une tension intérieure sans se dissoudre.
Durer au sens de rester fidèle à une direction quand tout autour pousse à l’agitation.
Durer au sens de ne pas confondre le mouvement avec le progrès, ni l’urgence avec l’importance.

La patience est peut-être l’une des vertus les plus mal comprises de notre époque.

On la confond avec l’attente, la passivité, le renoncement.
Avec l’incapacité à agir !

Alors qu’elle est exactement l’inverse.

La patience n’est pas l’art de ne rien faire.
C’est l’art de ne pas trahir ce que l’on construit sous prétexte que le monde exige une réponse immédiate.

L'impatient réagit.
Le patient choisit.

L’impatient cherche à réduire l’inconfort.
Le patient accepte de l’habiter suffisamment longtemps pour comprendre ce qu’il révèle.

L’impatient veut un résultat.
Le patient construit les conditions d’une transformation.

Dans l’entreprise, cette différence est décisive.

Car une entreprise n’est pas seulement une suite de décisions économiques.
C’est une matière vivante.
Elle est faite de temps, de confiance, de peurs, d’habitudes, de conflits tus, de fidélités invisibles, de blessures anciennes, d’élans collectifs, de compromis successifs.

On ne transforme pas une organisation comme on déplace une pièce sur un échiquier.

On ne fait pas grandir une équipe uniquement avec des objectifs.
On ne transmet pas une vision uniquement avec des slides.
On ne change pas une culture uniquement avec un séminaire.
On ne prépare pas une cession uniquement avec des chiffres.

Tout ce qui compte vraiment prend du temps.

La confiance prend du temps.
La lucidité prend du temps.
La maturité managériale prend du temps.
La délégation réelle prend du temps.
La transmission prend du temps.
La capacité d’un dirigeant à ne plus être indispensable prend du temps.

Et c’est précisément cela que notre époque supporte de moins en moins.

Nous vivons dans une société qui valorise l’accélération permanente, mais qui s’étonne ensuite de produire de l’épuisement, de la superficialité et de la défiance.

Nous voulons des décisions rapides, mais nous regrettons le manque de vision.
Nous voulons des résultats immédiats, mais nous déplorons la fragilité des organisations.
Nous voulons des dirigeants performants, mais nous oublions qu’un dirigeant est d’abord un être humain soumis à l’usure du temps, à la solitude, à la peur de se tromper, au besoin de reconnaissance, au vertige de la responsabilité.

L’entrepreneur est souvent présenté comme un conquérant.
Mais il est peut-être d’abord un homme placé devant une épreuve particulière : celle de construire quelque chose qui le dépasse, sans se laisser dévorer par ce qu’il construit.

C’est là que la patience devient une vertu presque spirituelle.

Non pas une patience molle, résignée, confortable.
Mais une patience active, exigeante, tendue vers une œuvre.

La patience de celui qui plante sans être certain de récolter.
La patience de celui qui forme des personnes qui partiront peut-être.
La patience de celui qui répète cent fois la même chose jusqu’à ce qu’une organisation commence enfin à l’incarner.
La patience de celui qui accepte de ralentir pour mieux voir.
La patience de celui qui sait que certains sujets ne se règlent pas par une décision, mais par une maturation.

Il y a une grande différence entre décider et faire advenir.

Décider peut prendre une minute.
Faire advenir peut prendre des années.

Beaucoup de dirigeants souffrent parce qu’ils pensent que leur rôle est de produire des réponses.
Alors que leur rôle le plus profond est souvent de créer les conditions dans lesquelles les bonnes réponses peuvent émerger, être comprises, acceptées, portées, incarnées.

Cela demande une forme de retrait.
Et ce retrait est difficile.

Car l’entrepreneur est souvent récompensé pour son intensité.
Pour sa capacité à prendre de la place.
À entraîner.
À convaincre.
À résoudre.
À porter.

Mais vient un moment où ce qui l’a rendu nécessaire devient ce qui empêche l’entreprise de grandir.

Il doit alors apprendre une patience plus difficile encore : celle de ne pas intervenir trop vite.
De laisser les autres chercher.
De laisser l’organisation se confronter à ses propres limites.
De ne pas confondre son impatience personnelle avec une exigence stratégique.

C’est peut-être l’un des passages les plus exigeants de la vie entrepreneuriale.

Passer de celui qui pousse à celui qui fait pousser.
De celui qui tient à celui qui permet aux autres de tenir.
De celui qui répond à celui qui élève le niveau des questions.
De celui qui incarne l’entreprise à celui qui accepte qu’elle puisse exister autrement que par lui.

Cette patience-là n’est pas naturelle.

Elle suppose de renoncer à une part de contrôle.
Elle suppose d’accepter que les choses soient faites autrement.
Parfois moins vite.
Parfois moins bien au début.
Mais plus durablement.

Elle suppose aussi d’accepter une blessure narcissique : découvrir que l’entreprise peut devenir plus forte à mesure que le dirigeant devient moins central.

Beaucoup d’entrepreneurs disent vouloir que leur entreprise grandisse.
Mais au fond, une partie d’eux souhaite aussi qu’elle continue d’avoir besoin d’eux.

La patience oblige à regarder cela en face.

Elle met l’Homme devant l’entrepreneur.

Elle lui demande :
Que cherches-tu vraiment à construire ?
Une entreprise qui fonctionne ?
Ou une entreprise qui prouve chaque jour ton importance ?

Elle lui demande aussi :
Es-tu capable d’aimer suffisamment ton œuvre pour accepter qu’elle t’échappe un peu ?

C’est une question immense.

Car toute entreprise sérieuse finit par confronter son fondateur à cette vérité : bâtir, ce n’est pas posséder.
Bâtir, c’est transmettre une énergie à une forme qui, un jour, devra vivre sans vous.

La patience est donc indissociable de la transmission.

On ne transmet pas dans la précipitation.
On transmet par répétition, par clarification, par exemplarité, par confiance progressive.
On transmet en acceptant que l’autre ne devienne pas notre copie, mais trouve sa propre manière de porter l’intention initiale.

Transmettre, c’est accepter une perte.
Mais c’est aussi la seule manière de transformer une réussite personnelle en œuvre collective.

C’est là que l’entrepreneur rejoint l’Homme.

Car au fond, la question entrepreneuriale n’est jamais seulement économique.
Elle est existentielle.

Que faisons-nous du temps qui nous est donné ?
Que construisons-nous qui ne soit pas seulement une extension de notre ego ?
Qu’acceptons-nous de servir sans en maîtriser totalement l’issue ?
Quelle trace voulons-nous laisser dans les êtres, les équipes, les clients, les territoires, la société ?

La patience n’est pas un ralentissement de l’ambition.
Elle en est peut-être la forme la plus haute.

L’ambition impatiente veut conquérir.
L’ambition patiente veut féconder.

Elle ne cherche pas seulement à gagner.
Elle cherche à faire grandir.

Elle ne veut pas seulement aller vite.
Elle veut aller juste.

Dans une époque fascinée par la vitesse, la patience devient un acte de résistance.

Résistance à la dictature de l’instant.
Résistance aux indicateurs qui donnent l’illusion de comprendre.
Résistance aux modes managériales qui promettent des transformations sans profondeur.
Résistance à cette idée dangereuse selon laquelle tout ce qui ne produit pas immédiatement un résultat mesurable serait inutile.

Or, ce qui compte le plus dans une entreprise est souvent invisible avant d’être décisif.

La confiance est invisible jusqu’au jour où elle permet de traverser une crise.
La culture est invisible jusqu’au jour où personne ne regarde.
La solidité d’une équipe est invisible jusqu’au jour où le dirigeant s’absente.
La maturité d’une organisation est invisible jusqu’au jour où elle doit décider sans son fondateur.

La patience travaille dans cet invisible.

Elle prépare ce qui ne se voit pas encore.
Elle accepte que certaines graines restent longtemps sous terre.
Elle sait que l’absence de résultat immédiat n’est pas toujours un échec.
Parfois, c’est simplement le temps nécessaire à l’enracinement.

Mais la patience a une condition : elle ne doit jamais devenir une excuse.

Il existe une fausse patience, qui n’est que peur déguisée.
Peur de décider.
Peur de trancher.
Peur de perdre.
Peur de déplaire.
Peur d’assumer.

Cette patience-là n’élève pas.
Elle enlise.

La vraie patience n’exclut pas la décision.
Elle la prépare.

Elle ne refuse pas l’action.
Elle la rend plus juste.

Elle ne fuit pas le réel.
Elle accepte de le regarder assez longtemps pour ne pas agir seulement sous l’effet de la panique, de l’orgueil ou de l’époque.

Peut-être est-ce cela, finalement, devenir un dirigeant mûr.

Ne plus être seulement celui qui accélère.
Mais celui qui sait quand accélérer, quand attendre, quand laisser faire, quand couper, quand transmettre, quand se taire, quand parler.

La maturité entrepreneuriale commence peut-être le jour où l’on comprend que tout ne se gagne pas par la force.

Certaines choses se gagnent par la constance.
Par la tenue.
Par l’épaisseur.
Par la fidélité à une exigence que le temps seul peut révéler.

L’entrepreneur impatient construit parfois des résultats.
L’entrepreneur patient construit une œuvre.

Et l’Homme, lui, se construit dans l’écart entre les deux.

Car ce que l’entreprise fait à l’entrepreneur est aussi important que ce que l’entrepreneur fait à l’entreprise.

Elle peut l’endurcir ou l’élever.
L’enfermer ou l’ouvrir.
Le rendre cynique ou plus humain.
Le transformer en propriétaire inquiet ou en passeur lucide.

La patience est peut-être ce qui permet cette seconde voie.

Elle rappelle à l’entrepreneur qu’il n’est pas seulement là pour faire croître des chiffres, mais pour apprendre à grandir lui-même dans la responsabilité qu’il exerce.

Elle rappelle à l’Homme que ce qui vaut vraiment ne se consomme pas, ne se force pas, ne s’arrache pas toujours.

Cela se cultive.

Et cultiver, c’est accepter le temps.

Peut-être que le monde économique a moins besoin de dirigeants pressés que de dirigeants capables de tenir une direction dans la durée.

Moins besoin de héros de l’urgence que d’hommes et de femmes capables de patience active.

Moins besoin de conquérants obsédés par leur vitesse que de bâtisseurs conscients de leur trace.

Car au fond, la patience n’est pas l’ennemie de l’action.

Elle est ce qui empêche l’action de devenir agitation.

Elle est ce qui empêche l’ambition de devenir prédation.

Elle est ce qui empêche la réussite de devenir ivresse.

Elle est ce qui permet à l’entrepreneur de ne pas seulement construire plus grand, mais de construire plus juste.

Et peut-être est-ce cela, la vraie question.

Non pas : jusqu’où puis-je aller ?

Mais : qu’est-ce que je deviens en y allant ?

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