Réflexion de dirigeant
Mon grand-père avait le bon sens paysan chevillé au corps.
Quand j'étais gamin, il aimait me répéter : "Quand on va dans la mauvaise direction, c'est le premier qui fait demi-tour qui gagne."
La phrase m'a marqué parce qu'elle va à contre-courant de tout ce qu'on apprend ensuite en business. La startup nation, les gourous du coaching, les posts LinkedIn sur la résilience, tout ce discours ambiant nous martèle la même chose : tenir, encaisser, continuer. Même quand ça ne fait plus sens.
Trente ans plus tard, je passe mes semaines avec des dirigeants de PME et d'ETI. Et je vois mon grand-père avoir raison, tous les jours.
Je vois des dirigeants pousser pendant deux ans un produit que le marché ne veut pas. Maintenir à bout de bras une filiale qui draine la trésorerie du groupe. Garder un associé avec qui la relation est morte depuis trois ans. Prolonger une stratégie internationale qui ne décolle pas. Recruter un quatrième directeur commercial pour sauver une approche qui, peut-être, est simplement la mauvaise.
Ce ne sont pas des dirigeants faibles. Ce sont souvent les plus volontaires, les plus engagés, les plus convaincus. C'est précisément ce qui les piège.
Parce qu'ils confondent deux choses très différentes : la persévérance, qui consiste à maintenir un cap malgré les difficultés, et l'entêtement, qui consiste à maintenir un cap malgré les signaux.
La première est une vertu. La seconde est un coût.
Et en dehors du business, c'est pareil. On connaît tous quelqu'un qui déploie une énergie folle à faire fonctionner une relation qui n'est plus viable. Le décor change, la mécanique reste la même. Et mène toujours au même résultat.
En finance, on a un nom pour ça : le biais des coûts irrécupérables. Sunk cost fallacy en anglais.
Traduit en clair : on continue parce qu'on a trop investi, pas parce que c'est logique.
Trois mois de travail, six mois de développement, deux ans de négociation, dix ans de relation... plus on a mis dedans, plus il devient difficile d'arrêter. Non pas parce que continuer est rationnel, mais parce que s'arrêter donnerait rétroactivement tort à tout ce qu'on a déjà fait.
Ce biais est particulièrement puissant chez les dirigeants, pour trois raisons qui se superposent.
Par refus d'admettre qu'on s'est trompé. Quand on est à la tête d'une organisation, on n'a pas seulement pris une décision, on a engagé son autorité sur cette décision. Revenir dessus, c'est officiellement reconnaître qu'on a eu tort. Psychologiquement, c'est violent.
Par peur de perdre la face. Devant les équipes, le conseil, les associés, la famille. Le dirigeant qui fait demi-tour s'expose à une lecture publique de son échec. Celui qui s'entête, lui, peut toujours dire "on n'a pas encore fini, laissez-moi du temps."
Par incapacité à accepter la perte du temps et de l'argent déjà engagés. C'est le piège le plus subtil. Le cerveau refuse de voir l'argent dépensé comme une perte tant que le projet continue. Arrêter, c'est acter la perte. Continuer, c'est entretenir l'illusion qu'elle n'est pas définitive.
Résultat : on double la mise sur une mauvaise direction. On ajoute de la perte à la perte, pour ne pas reconnaître la première.
Le vrai courage, ce n'est pas de foncer tête baissée. C'est de s'arrêter. De regarder la situation en face. Et de se poser une seule question :
"Si je démarrais aujourd'hui, est-ce que je referais ce choix ?"
Cette question est d'une efficacité redoutable parce qu'elle neutralise le biais des coûts irrécupérables. Elle vous sort mentalement du passé pour vous ramener à la décision brute : compte tenu de ce que je sais maintenant, avec les ressources que j'ai maintenant, est-ce que je m'engagerais à nouveau ?
Si la réponse est oui : continuez. Votre persévérance est fondée.
Si la réponse est non : vous ne persévérez pas. Vous vous entêtez. Et la seule question qui reste, c'est quand vous allez faire demi-tour... parce que vous allez devoir le faire, tôt ou tard. La seule variable, c'est combien ça va vous coûter de plus d'ici là.
J'ai vu un dirigeant d'une ETI industrielle mettre trois ans à fermer une activité qu'il savait condamnée dès la deuxième année. Quand il l'a finalement arrêtée, il avait brûlé deux millions d'euros de plus et perdu trois collaborateurs-clés qui avaient fini par partir d'eux-mêmes. Sa phrase, quand on en a reparlé : "Le pire, c'est que je le savais. Je n'étais juste pas prêt à l'entendre."
Dans la pratique, je vois trois demi-tours particulièrement difficiles réaliser :
Le demi-tour sur un produit ou un marché. Après des mois de R&D, de commercial, de storytelling interne, il faut un courage considérable pour dire "ça ne marche pas, on arrête". Pourtant les entreprises qui réussissent le mieux sont celles qui tuent vite leurs mauvais produits pour libérer du cash et de l'énergie pour les bons.
Le demi-tour sur une personne. Un associé, un directeur, parfois un collaborateur historique. On continue parce qu'il a été là aux moments difficiles, parce qu'on lui doit quelque chose, parce qu'on espère que "ça va s'arranger". Neuf fois sur dix, ça ne s'arrange pas. Et chaque mois de retard ajoute des dégâts collatéraux dans l'équipe, la culture, les résultats.
Le demi-tour sur soi-même. Celui-ci est le plus dur. Se rendre compte qu'on n'est plus le bon dirigeant pour la phase actuelle de son entreprise. Que le projet qu'on a lancé n'est plus celui qui nous nourrit. Que la trajectoire qu'on poursuit n'est plus alignée avec ce qu'on veut vraiment. Beaucoup de dirigeants que j'accompagne dans des cessions sont dans ce cas. Ils auraient pu vendre trois ans plus tôt, ils veulent le faire maintenant, souvent avec moins de valeur... c'est un sacré challenge car l'entreprise est abimée.
Il y a une ressource qu'on ne récupère jamais : le temps.
L'argent, on peut en regagner. Une réputation, on peut la reconstruire. Une erreur stratégique, on peut la corriger. Mais les trois ans passés à pousser un projet qui ne marchera pas, ces trois ans-là, personne ne vous les rendra.
C'est pour ça que le demi-tour, paradoxalement, n'est pas une perte. C'est une reconquête. Vous récupérez l'énergie, le cash, l'attention, et surtout le temps que vous auriez continué à brûler.
Le dirigeant qui fait demi-tour à temps n'a pas échoué. Il a simplement refusé de continuer à perdre.
Si une petite voix intérieure vous dit que vous faites fausse route, elle a probablement raison. Elle raisonne avec les informations d'aujourd'hui . Votre persévérance, elle, raisonne encore avec celles d'hier.
Écoutez-la. Ou faites-vous challenger par quelqu'un qui saura la mettre en mots.