Réflexion de dirigeant
Un élève habitué aux 5/20 voit un 15 comme une victoire.Le premier de la classe voit ce même 15 comme une déroute.
Même résultat. Deux lectures.
L'échec n'est pas un fait. C'est une interprétation. Cette idée est libératrice — elle nous a tous aidés, à un moment, à ne pas s'effondrer après un mauvais résultat. Et elle est devenue centrale dans tout le discours moderne sur l'entreprise : "il n'y a pas d'échec, il n'y a que des apprentissages", "fail fast, fail often", "each failure is a stepping stone".
Sauf que dans la pratique, je vois ce discours produire l'inverse de ce qu'il promet.
Je le vois servir de couverture à des dirigeants qui n'apprennent rien de ce qui leur arrive — précisément parce qu'ils ont pris l'habitude de tout reformuler en "expérience" plutôt que de regarder ce qui s'est vraiment passé.
Tu as déjà lancé des projets que personne ne voulait.Tu as déjà fait de mauvais recrutements.Tu as déjà fait de mauvais investissements.Tu as déjà parié sur les mauvaises personnes.
Et après chacun de ces moments, tu as eu le choix entre deux récits.
Le premier récit est celui qui se raconte bien. "Le marché n'était pas prêt." "On était trop en avance." "Le contexte était compliqué." "C'est une expérience qui m'a beaucoup appris." "Ça nous a permis de pivoter." Ces phrases sont valorisées dans les conférences, dans les podcasts, dans les interviews de dirigeants. Elles permettent de raconter l'échec sans en assumer la responsabilité directe. Elles transforment ce qui était une mauvaise décision en circonstance malheureuse.
Le second récit est celui qui se dit mal. "C'était une mauvaise décision." "J'ai mal lu la situation." "J'ai voulu y croire alors que les signaux étaient là." "Je n'ai pas écouté ceux qui m'ont alerté." Ces phrases ne se disent pas en conférence. Elles ne font pas de bon LinkedIn. Mais ce sont les seules qui produisent un vrai apprentissage.
Le piège est précisément là. Le vocabulaire élégant de l'apprentissage par l'échec a créé une façon socialement acceptable de ne pas regarder. Et plus le dirigeant est expérimenté, plus il maîtrise ce vocabulaire — donc plus il est à risque de l'utiliser pour ne pas voir.
Quand on accompagne des dirigeants dans des phases délicates — restructuration, cession, transmission, retournement — on voit cet effet en grandeur réelle.
J'ai en tête un dirigeant qui m'avait raconté, lors d'un premier rendez-vous, un échec stratégique majeur de sa carrière. Le récit était bien rodé : marché trop tôt, équipe pas prête, partenaires défaillants. Trois ans plus tard, il avait reproduit exactement la même erreur sur un autre projet. La forme était différente, mais le mécanisme était identique : il avait surestimé sa capacité à imposer une vision sans avoir validé qu'elle correspondait à un besoin réel du marché.
Quand on a repris l'analyse ensemble, lentement, il a fini par formuler ce qu'il n'avait jamais voulu nommer : "Le problème, c'est que j'aime tellement convaincre que je finis par croire à ce que je dis. Je ne distingue plus la conviction commerciale de la lucidité stratégique."
Cette phrase, il aurait pu la formuler trois ans plus tôt. Elle aurait évité le second échec. Mais à l'époque, elle était trop coûteuse à dire — alors il avait choisi un récit plus confortable. Et le confort lui aura coûté plusieurs millions et trois ans.
La seule chose qui transforme un échec en échec, c'est de recommencer sans comprendre. Et on ne comprend pas tant qu'on n'a pas accepté de nommer.
Il faut être précis sur un point, parce que sans cette précision, le propos devient brutal et faux.
Tout n'est pas une erreur. Une relation professionnelle qui se termine, un partenariat qui se défait, un associé qui part — ce ne sont pas forcément des échecs. Ce sont parfois deux trajectoires devenues incompatibles. Deux rythmes différents. Deux visions qui ne pouvaient plus coexister.
Cette nuance est importante, mais elle est aussi violente — parce qu'elle ne laisse aucune échappatoire. Soit c'est une erreur, et il faut la regarder. Soit c'est une rupture de trajectoire, et il faut la nommer comme telle. Dans les deux cas, le dirigeant doit produire un acte de lucidité.
Ce qui n'est pas acceptable, c'est le flou par défaut. "Ça ne s'est pas fait, c'est comme ça, on tourne la page." Cette phrase est presque toujours un déni. Elle protège l'ego sur le moment, et elle empêche d'identifier ce qui doit être appris pour la suite.
Dans ma pratique, je propose souvent au dirigeant l'exercice suivant : prendre les trois plus grosses déconvenues professionnelles des cinq dernières années, et pour chacune répondre à deux questions, par écrit. Première question : qu'est-ce qui s'est passé que je n'avais pas vu venir, alors que les signaux étaient là ? Deuxième question : qu'est-ce que j'ai refusé de voir parce que c'était trop coûteux à admettre ?
Quand le dirigeant accepte de répondre honnêtement à la deuxième question, l'apprentissage devient possible. Avant, jamais.
Dans les entreprises et les parcours de dirigeants où je vois un vrai apprentissage par l'échec, j'observe systématiquement trois conditions réunies.
La première, c'est la précision dans le diagnostic. "On s'est planté" n'est pas un diagnostic — c'est un soulagement émotionnel. "J'ai sous-estimé la résistance interne, j'ai surestimé l'appétence du marché, et j'ai recruté un profil qui ne pouvait pas porter le projet" est un diagnostic. La différence entre les deux, c'est trois heures de travail honnête avec quelqu'un qui ne se laisse pas embarquer dans le récit confortable.
La deuxième, c'est la séparation entre la responsabilité et la culpabilité. Beaucoup de dirigeants confondent les deux et fuient l'analyse parce qu'ils anticipent la souffrance émotionnelle qu'elle va produire. Or, prendre la responsabilité d'une erreur ne suppose pas de se flageller. Cela suppose de dire : "j'ai pris cette décision avec les éléments dont je disposais, certains de ces éléments étaient erronés, et c'est de ma responsabilité d'identifier comment je pourrai les détecter la prochaine fois." C'est de la maturité, pas de l'auto-punition.
La troisième, c'est la mise en cadre futur. Une erreur analysée mais non transformée en règle de décision est une erreur qui sera répétée. Concrètement : à chaque erreur identifiée doit correspondre une règle nouvelle. "À l'avenir, je ne validerai plus un investissement de plus de X € sans une seconde opinion d'un pair extérieur." "À l'avenir, je n'embaucherai plus quelqu'un que je n'ai pas vu travailler pendant au moins deux jours en situation." La règle est ce qui empêche la répétition. Sans règle, l'analyse reste une thérapie.
Le vrai courage du dirigeant n'est pas de réussir. La réussite est souvent un mélange de travail, de pertinence, et de chance — et chaque dirigeant un peu lucide sait quelle part de chance il y avait dans ses meilleurs coups.
Le vrai courage, c'est d'avancer en sachant qu'on va se tromper, souvent, et que personne ne viendra sécuriser nos décisions à notre place. C'est d'accepter à l'avance que certaines de nos décisions seront mauvaises, que ce sera de notre responsabilité, et que le seul moyen de réduire la fréquence de ces erreurs est de les regarder en face quand elles arrivent.
Ce courage-là est silencieux. Il ne fait pas de post LinkedIn. Il ne se raconte pas en conférence. Il se vit dans le bureau, le soir, face au tableau de bord qui dit ce que la conviction du matin avait nié.
Mais c'est le seul qui produit, sur le long terme, des dirigeants qui s'améliorent vraiment.
L'échec n'est qu'une lecture. Mais une lecture confortable n'apprend rien.
La seule chose qui transforme un échec en échec, c'est de recommencer sans comprendre. Et on ne comprend pas tant qu'on a peur des mots qu'il faudrait dire.